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Pithom, Ramsès, Tel Aviv...
Par Richard Zrehen
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I. - Une reconnaissance attend

A la fin du mois de mai 1994 s'est tenu à Tel Aviv, sous l'égide de l' Unesco (1), un congrès international d'architecture autour de ce que les spécialistes appellent "style international".
"Style international" ou "style moderne", comme on disait dans les flamboyantes années 20, que tout le monde appelle "style Bauhaus"(2) : du nom de la célèbre école d'architecture et d'arts appliqués, née en 1919, àWeimar, du temps de l'éphémère République, transférée à Dessau en 1926, au lendemain de l'écrasement des Spartakistes de Karl Liebnecht et Rosa Luxemburg, puis à Berlin en 1932, à la veille de l'arrivée des Nazis au pouvoir.

 

Ce congrès, hommage tardif au génie volontaire des descendants de ceux qui, il y a longtemps, surent bâtir Pithom et Ramsès pour le Pharaon qui ne voulait pas connaître Joseph (3), a été l'occasion de rappeler à certains et d'apprendre à d'autres, infiniment plus nombreux, que Tel Aviv a une particularité: la ville sioniste par excellence, seule au monde à être construite majoritairement dans ce style, autour des années 30, en est aujourd'hui le plus grand conservatoire, avec plus de 14 000 maisons et immeubles ( dont 850 sont classés ) qui continuent d'en porter témoignage unique et exceptionnel.
Petite implantation, courageuse mais sans caractère, de moins de soixante-dix maisons en 1909, Tel Aviv, sortie tout droit du Alteneuland, le roman visionnaire de Theodor Herzl, aura une population de près de 40 000 habitants au début des années 30, pour dépasser les 100 000 à la veille de la guerre : logés, pour beaucoup, dans des immeubles qui célèbrent le temps et les tâches nouvelles, dont l'Europe ne voulait pas, comme elle ne voulait pas de ceux qui les rêvaient.
Ainsi, en prenant sa place sur la scène mondiale, Tel Aviv, Ir Levana, la "ville blanche"(4), semble-t-elle assumer d'emblée sa singularité: ville sans passé, face àla mer, peuplée d'immigrants, rêveurs concrets, capables de faire sortir une ville d'un roman et des immeubles loin des brumes oùils avaient étéconçus...
Le sionisme culturel-religieux entendait faire retour au monde de la bible et se retrouvait tout àfait dans le style oriental, tout en courbes, volutes et ogives, comme on en voit dans la maison du poète Haïm Bialik.
Mais ce juif nouveau que l'israélien devait être, ce juif ne voulant conserver de la tradition qu'une identitépour pouvoir enfin se mesurer au monde et non plus seulement le mettre en questions, ne pouvait pas vraiment se reconnaître dans cet univers de formes ondoyantes : du net, du tranchant; de l'efficace, pas d'enjolivure, pas de détour. Tout l'esprit du "style moderne" : "la forme, c'est la fonction" et "il n'est de beau que fonctionnel."

II. Les tours de l'Histoire

En 1933, les Nazis prennent le pouvoir, Erich Mendelsohn se rend en Palestine, où il retrouve Richard Kauffmann, son ancien condisciple devenu un des architectes importants du pays, et Zalman Schocken, l'éditeur, installé,depuis peu, qui le soutiendra sans relâche; le Bauhaus, "aux mains des bolcheviques et infestés de juifs et d'étrangers" est dissout, ses enseignants et élèves émigrent : les uns, Walter Gropius, Mies van des Rohe et Lazlo Moholy-Nagy, vers l'Angleterre, la France et les Etats-Unis; les autres, notamment Arieh Sharon, Léo Bauman, Shlomo Bernstein, Munio Gitai-Weinraub, Edgar Hecht, Shmuel Mestiechkin et Hanan Frankel vers l'Orient... En Palestine sous mandat britannique, on attend la cinquième alyah et la municipalitéde Tel Aviv doit faire face à,un afflux de réfugiés, qu'elle redoute et espère : elle décide de confier la tâche de construire rapidement des logements, pour accueillir les déracinés d'Europe, à ce groupe d'architectes nouvellement installés.
Et ils vont construire avec beaucoup d'enthousiasme, avec ferveur même, des maisons particulières, des habitations collectives surtout, dans le langage moderne : ni verticalité, ni symétrie, mais horizontalitéet asymétrie. Les éléments fondamentaux : le carré, le cube, le cylindre. Combinés, ils vont donner une allure d'ensemble à la ville, dont les traits distinctifs sont au nombre de deux : les pilotis, qui isolent du bruit et de la poussière, qui permettent aux jardins intérieurs de résister au climat, à la brise marine de passer et... de libérer l'immeuble de la tyrannie des murs porteurs; le toit plat, souvent habilléd'une pergola.
Seule concession au climat : les grandes surfaces vitrées qui rythment horizontalement les façades des immeubles de "style international" en Europe, perdent en importance et se réfugient derrière des balcons pleins pour affronter le soleil.
Seule concession au génie du lieu : le tranchant des arêtes est adouci, les coins des immeubles s'arrondissent et les balcons se courbent, signant ainsi la naturalisation de ce style d'architecture.
Carré, cube, cylindre et tranchants arrondis : de la place Dizengoff, aménagée par Genia Auerbuch (1935), où se dresse un cinéma dû à Arieh Sharon (1940), à la rue Idelson, où l'on peut voir un immeuble d'habitation dû à Dov Karmi (1930), du boulevard Rothschild (angle rue Mazeh) où se dresse la maison Engle dessinée par Zeev Rechter (1933), du 12-14 de la rue Ruppin, où se tient la maison Kiryati de Shmuel Mestiechkin (1937-1941), aux rues Frishman, Hovevei Zion et Frug qu'occupent les bâtiments des résidences de la coopérative des Travailleurs, planifiés et construits par Arieh Sharon (1933-1935), et encore, et encore, de la rue Hayarkon à la rue Ben Yehouda...(5 )


 

III. La vengeance du réel

Le Bauhaus et Tel Aviv : une rencontre en apparence décidée par le Ciel, comme semblera le dire plus tard Arieh Sharon dans son livre "Le Kibboutz et le Bauhaus (6)", où il revient sur l'époque pour explorer les affinités, qu'il voit nombreuses, entre les deux institutions : notamment le fait que toutes deux "étaient en rébellion contre les idées reçues et qu'elles avaient l'ambition d'être un commencement"(7).
Une conscience sociale très développée, un amour des matériaux et techniques modernes, une exaltation de l'austérité qui convient aux moines-soldats, bâtisseurs d'un monde nouveau, architectes, ouvriers, sionistes...
Le sioniste des années 30 est décidé, volontaire, enthousiaste, mais souvent peu qualifié quand il s'agit d'entreprendre des travaux manuels. La terre, la brique, la pierre, offrent aux amants de Sion une autre résistance que celle opposée par Maïmonide, Pinsker, Katznelson ou Gordon !
Le matériau préférédes architectes nouveaux est le béton armé: quelle aubaine ! Il ne demande pas de qualification particulière, se laisse teinter, couler dans toutes les formes, et se laissera manipuler par le yechivah bücher fraîchement reconverti.
Surtout pas de pierre de taille, qui demande art et expérience et qui a le grand tort, de surcroît, de rappeler l'arrogance des demeures hautaines et prétentieuses des décadents bourgeois d'Europe. Et quand les réglementations en vigueur demandent qu'on recouvre le béton des façades, eh ! bien, on le fait de sorte que le béton reste visible.
Mais la mer, mais le sel avaient leur mot à dire. Rêvés en Europe, ces immeubles de béton armé peints en blanc ont dû subir un assaut auquel ils n'étaient pas préparés : la corrosion a mangé les façades et leurs peintures trop tendres, les laissant dans un bien piteux état. Souvent, les armatures métalliques elles-mêmes ont été attaquées. De plus, des lois d'inspiration généreuse et socialisante favorables aux locataires ont, longtemps, dissuadé les propriétaires des dits immeubles de les entretenir.
Enfin, nombre de leurs habitants ne les ont pas aimés : l'Europe, que beaucoup avaient quittée sans le vouloir vraiment, leur manquait, et ils chérissaient tout ce qui pouvaient la leur rappeler. Alors, ces toits plats, quand ils rêvaient de rotondes, finissent par accueillir le linge qui sèche; ces façades dépouillées, quand ils se languissaient des belles colonnades à l'ancienne qui donnent du cachet à une demeure (8), finissent ornées de volets et rideaux multicolores...
La "Cité radieuse" de Le Corbusier a vite étésurnommée "la maison du fada" par les marseillais, les immeubles Bauhaus seront vite désignés par le dédaigneux "Kubiot" (cubes) par les Tel Aviviens.
Pendant que les uns regardaient encore vers la révolution bolchevique qui était en train de les trahir, vers l'avenir qu'ils espéraient triomphant et exemplaire, les autres, sans se concerter, regardaient déjà vers le passé de l'occident : vers les temples du paganisme grec, les colonnes, les pilastres, les ornements, vers l'éclectisme babylonien, sa démesure, son attrait universel.


IV. Vers le réveil

Aujourd'hui, le sionisme culturel-religieux s'est émancipéet se manifeste vigoureusement, le Travailleur a laissé la place àl'Entrepreneur, le sionisme laïque et le kibboutz sont en régression, les bâtisseurs ont vieilli ou disparu et laissé la place aux promoteurs immobiliers; quand ils ne s'y sont pas installés, leurs enfants ont souvent l'oeil tournévers New York et Los Angeles, ces Babylones modernes ( sources de leur inspiration pour le bon et le moins bon ) de nombreux immeubles remarquables des années 30-40 ont étéabandonnés, défigurés, dotés d'ajouts disparates, quand ils n'ont pas purement et simplement disparu pour laisser la place à ces gigantesques gratte-ciel àl'américaine, où le condominium (copropriété) règne en souverain.
Certains s'en sont émus, dont le sculpteur Dani Karavan, qui, dès 1982, a alerté la municipalité, disant àShlomo Lahat, maire de Tel Aviv àl'époque que, si rien n'était fait, la ville "risquait de voir disparaître une partie de son patrimoine culturel (9)."
A force d'efforts, Dani Karavan a fini par se faire entendre. Le musée de Tel Aviv a consacré, en 1984, une grande exposition à son passé"style international", et en mai 1994 s'est donc tenu àTel Aviv, Dani Karavan étant représentant officiel de l'Unesco, le congrès international d'architecture autour de ce thème, congrès qui a donnéau projet de rénovation-restauration du patrimoine bâti toute sa dimension (10) .
Et, qui sait, peut-être que le sionisme laïque bénéficiera de ce regain d'intérêt pour le passé immédiat du pays ; dont il a été l'artisan !. Ce serait, en la circonstance, un plaisant retour des choses...


(1) "Très importante aussi est la valeur symbolique qu'a cette implication de l'Unesco dans l'évènement, car elle reflète le très long chemin parcouru par l'organisation : d'un boycottage quasiment complet à la normalisation, que j'espère pleine, des relations entre l'organisation et Israël." Eliezer Palmor, ambassadeur d'Israël auprès de l'Unesco, Jerusalem Post Magazine, février 1994.

(2) Le Bauhaus, dirigé par Walter Gropius et comptant au nombre de ses plus prestigieux enseignants Josef Albers, Paul Klee, Vassili Kandinski et Mies Van der Rohe, a tellement incarné l'esprit d'une époque, pleine de certitudes messianiques, pour qui le passéétait clairement ténèbres, le présent décisif et l'avenir lumineux, qu'il a fini par se voir attribuer les gestes et réalisations d'architectes ayant développéleur esthétique de façon autonome. Par exemple, Le Corbusier, Bruno Taut ou Erich Mendelsohn.

(3) "Alors se leva sur l'Egypte un nouveau roi qui n'avait pas connu Joseph. Il dit àson peuple : "Voici que le peuple des fils d'Israël est plus nombreux et plus fort que nous. Allons ! Avisons-y, de peur qu'il n'augmente encore et que, lorsqu'une guerre surviendra, il ne se joigne à nos adversaires et guerroie contre nous pour remonter ensuite de ce pays !." Alors on leur imposa des chefs de corvée pour les accabler sous leurs charges. On bâtit ainsi des villes de dépôts pour Pharaon : Pithom et Ramsès." Exode I, 8-11.

(4) "La ville blanche" est le nom de l'exposition consacrée à "l'architecture de style international en Israël" qui a eu lieu du 22 mai au 30 août 1984 au musée de Tel Aviv, et du 15 octobre au 17 février 1985, au Jewish Museum de New York. White City, International Style Architecture in Israel : a portrait of an Era, catalogue de l'exposition avec un texte de Michael Levin, curateur honoraire, et 237 photographies en noir et blanc, publiépar le musée de Tel Aviv, 1984.

(5) A l'occasion du congrès mentionnéplus haut, la municipalitéde Tel Aviv a publié, sous la direction de Nitza Metzger-Smuk, une superbe carte illustrée et commentée, où sont indiqués tous les bâtiments classés.

(6) Arieh Sharon, Kibbutz and Bauhaus, an Architect's Way in the New Land, Stuttgart and Tel Aviv, 1976, citépar Michael Levin.

(7) Michael Levin, op. cit., p. 31.

(8) C'est un problème voisin que rencontre Frank Lloyd Wright, sous le nom d'Howard Roark et les traits de Gary Cooper, dans le film de King Vidor (1949), Le rebelle, tiré du roman assez fou d'Ayn Rand, The Fountainhead, très libre vis-à-vis de la réalitédes évènements décrits. Quand on lui fait la concession d'accepter son grand projet architectural révolutionnaire, c'est àla condition qu'on y ajoutera des colonnes et des sculptures "à la grecque", parce que c'est ainsi que le veulent les puissants. Le héros refuse et s'en va travailler comme ouvrier dans une carrière, pour subsister. Quand on modifie la cité ouvrière, dont il a secrètement dessinéles plans pour le compte d'un ami faible, il la dynamite !

(9) Jerusalem Post Magazine, février 1994.

(10) Le coup d'envoi a été donné: une soixantaine d'immeubles ont déjà été rénovés par la municipalitéet plus de 200 par des fondations privées. D'ici àl'an 2 000 C. E., la totalité des bâtiments classés devraient avoir retrouvél'éclat de leur jeunesse.