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Chroniques

A propos de la sortie du disque de Roger Pinhas
"de l'Un et du Multiple"

Par Cyrille AMlSTANI et Claude CHEMIN

A l'instar de Gilles Deleuze, son ami, qui produisait aux lieux de réflexion et d'extraction de Nietzsche (Spinoza et d'autres), Richard Pinhas se saisit du champ mis à nu par Robert Fripp (frippertronics), et y explore sa propre voie. Il en sort une production qui rompt radicalement avec l'album précédent CyborgSally (réalisé avec John Livengood).

Ici, Pinhas se jette seul et magistralement dans la musique. Douze ans après le premiers album de frippertronics, Richard Pinhas, avec une technologie dernier cri, en réactualise le genre et en développe plus profondément et plus radicalement la forme. On découvre dans ce disque un musicien qui a éradiqué tout faux-semblant et livre corps et âme une musique violemment belle et actuelle.

De violence justement il n'en apparaît que sous forme mélodique et vivante et non dans la forme vulgaire du décibel ou de l'effet sonore facile. Pourtant, c'est bien à la mise en évidence de la violence que nous convie la production de Pinhas: qu'elle prenne la forme "De la Marchandise. ... "- cinquième morceau -, des "Cybernautes et du Tekno Fascisme" ou "De l'Occident en Général... ". Fi des sons agressifs et des dissonances trompe l'oreille, I'heure grave nécessite une oeuvre où l'artiste ni ne se dévoie, ni n'appelle aux aspirations tirées vers le bas, vers le lucratif macabre dont on nous a abreuvés. De l'Un et du Multiple est une oeuvre visionnaire qui dit le présent en pourfendant le statu quo, n'implore pas le passé et conjure le futur apocalyptique ; Il est à ce titre pleinement révolutionnaire et ne veut adhérer à la montée de l'insignifiance. Durant près de soixante quatorze minutes, Richard Pinhas ouvre au réveil des consciences, des multiplicités face à l'identique mortifère; elle est, n'en déplaise aux marchands post- modernes assoiffés d'esthétisme de destruction, une volonté de vie, une actualité, d'un fondamental optimiste et ouvert sur l'avenir. La présence et la composition du jeune guitariste Duncan Nilsson sur un titre est à cet égard emblématique.

L'exceptionnelle qualité de cette oeuvre est certainement liée à sa spontanéité. En effet, le guitariste français s'autorise à laisser s'exprimer l'émotion avec une grâce rarement atteinte.

De l 'Un et du Multiple s'écoute en boucle de préférence avant de sombrer dans les bras de Morphée ou très tôt au réveil.

Certainement une des oeuvres les plus puissantes produites à ce jour par Richard Pinhas. Un album magnifique et indispensable.

 Cyrille AMlSTANI

 

Richard Pinhas vient de réussir le plus beau disque de sa carrière.

Le plus beau ne signifie pas le plus aventureux et ses étapes révolutionnaires dans la pensée musicale française et innovatrices dans le monde au sens large ne seront pas oubliées au profit de ce nouvel opus. Pas question d'oublier Allez Theia de Heldon, Iceland ou East West. Et j'en passe. Nous sommes d'accord. Mais De l'Un et du Multiple est un autre univers et le plus beau au sens épicurien du mot.

Loin des atmosphères trash de Cyborg Sally son précédent album, Richard Pinhas nous offre en effet un disque de pinhatronics ! Car le principe est le même que sur les frippertronics ou soundscapes de Robert Fripp. Guitare et traitements numériques sophistiqués font la caractéristique de cette musique mais les atmosphères sont cependant différentes à cause des choix des timbres et des rythmes cycliques. Cela montre une fois de plus que les musiques dites "ambient" au sens de Brian Eno - à ne pas confondre avec l'étiquette commerciale qu'on colle actuellement un peu partout - et où ce disque aura une place de choix, peuvent être minimales mais très différentes dans la composition de ce minimalisme et dans leurs orientations sonores.

Si l'inventivité sonore et compositionnelle n'est pas celle d'un God Save the Queen (chef-d'oeuvre vinylique non réédité et que Mr. Fripp lui même n'a pu égaler), la pureté des ambiances, la beauté et la sensualité des plages sont bien supérieures aux atmosphères glacées et ascétiques de Mr. Fripp. Le discours est moins théorique, moins abrupt et plus pastel, même si certaines plages rappellent les superbes ambiances sombres et monolithiques de An Index of Metals de Fripp et Eno ("De la Marchandise et de la Révolution Sociale") mais avec une nonchalance toute personnelle qui en fait un univers de glace métallique tiède et sensuelle.

Parfois délicatement agressif ("De la Révolution et du Procès"), avec des trouvailles timbrales innovantes, le son est organique, granuleux comme le sable et en même temps fluide comme l'eau. Les jeux de spatialisation et de répétitions, de délais, inventent des mélodies sans concessions et n'excluent pas les cassures dans ces répétitions pour en créer de nouvelles ("Des Cybernautes et du Tekno Fascisme"). Sous une apparence "ambient" de première écoute, on peut cependant découvrir que les sons sont durs et il ne s'agit pas de rêve anesthésié, notamment lorsque Richard traite du "Virtuel et de l'Actuel" ou de "L'Occident et de la France en Bosnie ou au Rwanda". Les cycles entremêlés à partir de la guitare et de ses caresses avec les périphériques de traitement se répondent, s'interpellent et créent la poésie mélodique et polyphonique du discours du f Multiple à partir de la pensée unique du musicien, de son intimité avec l'instrument avec lequel il est l'Un.

Ce superbe disque intime et chaleureux est le plus beau disque de musique planante vivante depuis le Détours de Michel Redolfi.

Chef-d'Oeuvre. Indispensable. 

Claude CHEMIN